Revenir au site

La conférence de

Brazzaville de 1944,

une étonnante modernité !

Par Patrick SEVAISTRE

Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-mer

L'année 2020 marque un triple anniversaire du Général de Gaulle, le 130e anniversaire de sa naissance le 22 novembre 1890, les 80 ans de l'appel du 18 juin ainsi que le 50ème anniversaire de sa disparition le 9 novembre 1970. Trois dates, trois raisons de commémorer celui qui, à plusieurs reprises, a incarné l’Honneur de la France, restauré l’autorité de l’État en lui donnant des institutions nouvelles adaptées et proposé une nouvelle voie politique aux peuples aspirés par la logique d’indépendance et de souveraineté.

Cette nouvelle voie s’ouvre avec la Conférence de Brazzaville de 1944 aujourd'hui considérée comme le premier acte de l'émancipation de l'Afrique francophone. Dans le contexte de crise que nous traversons aujourd’hui, avec à la clé une montagne prévisible de souffrances matérielles et morales en France, comme en Afrique, cette conférence de 1944 apparait comme d’une étonnante modernité.

D’abord elle montre la nécessité de préparer l’avenir alors que la crise n’est terminée. En janvier 1944, au moment où s'ouvre cette conférence à Brazzaville capitale de l'AEF d'où sont parties les premières forces armées de la France Libre, rien n’est joué sur le plan militaire, même si la capitulation allemande à Stalingrad et la préparation du Débarquement allié permettent d'envisager une issue heureuse pour les démocraties.

Depuis décembre 1943, la guerre est aussi africaine, le Corps expéditionnaire français, composée essentiellement de troupes de l'armée d'Afrique, est en effet engagée sur le front d'Italie aux côtés des Américains. Douze jours avant de la séance inaugurale du 30 janvier commence la première bataille du Monte Cassino. D’où le discours du Général qui rend hommage aux nombreux jeunes Africains qui se sont engagés pour défendre la France et qui souligne le rôle crucial de l'Afrique depuis le début de la guerre.

De là parler d’émancipation des colonies d’Afrique, il fallait alors oser. A cette époque, l’indépendance de ces colonies n’est pas du tout au centre des préoccupations des responsables politiques et des intellectuels français, tout à la libération de la France ou à la collaboration avec l’Allemagne nazie. A quelques exceptions près, les milieux d’affaires français en Afrique ne cachèrent pas leur mécontentement. Les plus conservateurs d’entre eux rejetteront en bloc la suppression progressive du code de l’indigénat annoncée à l’issue de la conférence. L’attitude des fonctionnaires d’autorité ne fut pas très différente, du moins en 1944. Peu enclins à modifier leurs jugements ou leurs pratiques, la plupart des administrateurs coloniaux, cachèrent mal leur scepticisme ou leur opposition

Soucieux avant tout de réaffirmer l'Etat, De Gaulle n'avait pas invité les Africains. Cela lui sera reproché, mais qui parlait d’indépendance à cette époque et combien d’Africains osaient même à cette date l’espérer ?

Cela viendra après car, outre son influence sur la constitution de l'Union française en 1946, la principale originalité de cet évènement constructeur d’avenir a été de contribuer, par la présence d'élus africains dans les assemblées parlementaires de la métropole, à l'éclosion d'une élite politique apte à diriger les futurs États indépendants de l'Afrique française, tels Amadou Lamine-Gueye et Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte-d'Ivoire), Modibo Keita (Mali), Émile Derlin Zinsou (Dahomey, actuel Bénin) ou encore Ahmadou Ahidjo (Cameroun), qui tous représenteront les colonies dans différents postes.

76 ans après, le message de lucidité dans l'anticipation porté par la conférence de Brazzaville reste fort et son actualité réelle. La triple peine, sanitaire, économique et humanitaire, que subit aujourd’hui l’Afrique avec le Covd-19 nous incite à plus de solidarité et à une coopération plus solide avec le continent pour accompagner les élites africaines dans leur volonté de prendre en charge leur propre développement.

Comme le disent ces élites, le principal enseignement à moyen terme de la crise du Covid-19 devrait être le constat pour l’Afrique qu’elle continuera d’être d’autant plus vulnérable aux chocs exogènes qu’elle ne trouvera pas elle-même de réponse structurelle aux défis de son développement. Soyons à leurs côtés et appuyons leurs efforts dans ce sens avec la conviction que le futur ne manque pas d’avenir. Comme le disait le Général de Gaulle, faisons évoluer notre relation avec l’Afrique vers « la route des temps nouveaux ». Dans ce contexte, la France doit affirmer clairement qu’elle est désireuse de continuer à écrire avec l’Afrique une histoire partagée que beaucoup souhaitent sans toujours vouloir le dire.

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OKAbonnements générés par Strikingly